LE NOUVEL OBSERVATEUR

Lèvres pneumatiques, pommettes gonflées, seins siliconés...

A force d’injections et d’interventions apparaissent de nouveaux corps et de nouveaux visages, parfois effrayants. La lutte pour la beauté et contre les ravages du temps démarre de plus en plus jeune. Où vont les femmes ?

Halte aux clones !

Partout, dans les miroirs, les vitrines, elle cherche son reflet. Rien ne l’atteint, ni les regards éberlués, ni les sourires moqueurs. Delphine ne voit qu’elle, ses boucles platine, sa poitrine conquérante et son incroyable visage. Lisse, tiré, soufflé, pommettes hautes et lèvres pneumatiques. « Devinez mon âge », s’amuse-t-elle. On n’en sait rien, l’humanité singulière s’en est allée. Le scalpel, les injections d’acides de toutes sortes ont eu raison d’elle. Delphine ressemble à tous ces clones du XXIe siècle qui, dans la rue, sur les écrans, partout se reproduisent. A Hollywood, où depuis des années s’épanouissent les « frozen faces », Meg Ryan, Melanie Griffith, Priscilla Presley… et récemment Madonna, devenue bionique, l’inquiétude monte. La médecine esthétique, comme l’alternative miracle à la chirurgie, fait aussi des ravages, d’autant que les femmes, souvent, associent les remèdes. Après Martin Scorsese, des actrices Cate Blanchett et Julianne Moore s’élèvent contre la mode des injections. En France, le sujet est tabou. « Personne n’en parle, glisse Josiane Balasko, mais l’épidémie est là. Regardez le nombre de filles qui ressemblent à des transsexuels. » Où vont les femmes ? On regarde avec tristesse ces monuments nationaux devenus méconnaissables. Catherine Deneuve, Isabelle Adjani, Emmanuelle Béart et tant d’autres… beautés volées à force de se laisser trafiquer.

Faces de mérou

« Ces visages resteront dans l’histoire, songe Georges Vigarello, directeur d’études à l’EHESS et auteur d’un ouvrage sur la beauté à travers les siècles (1). Les sociétés ont toujours créé des artifices. Au XVIe siècle, les femmes se plâtraient le visage avec de la céruse et du mercure, aux effets dévastateurs. Mais jamais on n’avait été aussi loin dans la transformation de la chair. » Les chirurgiens plastiques l’avouent, sous le sceau de la confidence : « On crée parfois des monstres. » Entre eux, dans les congrès, les dîners, ils ont pour ces patientes de jolis surnoms : « faces de mérou », « tortues ninja »… Ils racontent que, s’ils en tiennent une dans leur salle d’attente, ils la reçoivent aussitôt pour ne pas effrayer la clientèle. Tous jurent qu’ils aiment le naturel, les petites retouches légères, que le temps des liftings à la Nancy Reagan est derrière. Pas d’excès, jurent-ils, même quand ils reçoivent avec, à leurs côtés, une épouse échappée de « Star Wars ».

Etrange caste que ces as du bistouri, la plupart du temps des hommes, dévoués à la beauté du sexe opposé. « C’est à se demander s’ils aiment les femmes », soupire une de leurs consoeurs… « Quel est le psychisme de ces hommes qui passent à l’action ? S’interroge Maria Dolores Lopez, une psychanalyste en vogue chez les comédiennes. Ils fabriquent des poupées qui correspondent à leur image fantasmatique. » Petit nez, lèvres charnues, pommettes hautes et forte poitrine, leurs créations se ressemblent étrangement. Les artistes nient toute responsabilité. Pour Jean-Claude Hagège, trente ans de métier, « nous ne sommes que les dangereux complices d’un système publicitaire et médiatique qui n’est plus humain ».

Plus le droit de vieillir

Qu’y peuvent-ils si les patientes veulent toutes des « baby faces » comme dans les magazines ? « Même pour vendre des crèmes antirides, on utilise des gamines de 13 ans », se désole Muriel Bessis qui, au sein de l’Arches, son association (2), conseille des dizaines de femmes prêtes à se faire opérer. Selon Maurice Mimoun, chef du service de chirurgie plastique de l’hôpital Rothschild, « le problème, C’est surtout qu’on érige en normes des visages plus du tout naturels ». Paris Hilton, Victoria Beckham, Nicole Kidman… les stars d’aujourd’hui sont les modèles d’une nouvelle beauté formatée. Ces créatures de papier glacé, souvent sublimées par Photoshop, finiraient par nous rendre folles. « Les mannequins, les people partout, ça monte à la tête et voilà… », dit Fanny, employée de banque dans l’Essonne. « Voilà », c’est se retrouver dans un cabinet du 16e arrondissement parisien plein de statues grecques et demander, à 29 ans, un lifting pour « avoir des pommettes et un regard plus lumineux ». « Voilà », c’est vouloir, comme Clémence, 16 ans, et tant d’autres filles à peine sorties de l’adolescence, des prothèses mammaires. « On ne sait plus ce qu’est un sein naturel, constate Maurice Mimoun. Elles consultent de plus en plus jeunes, parfois avec leur mère. Quand on les informe des risques de perte de sensation, elles répondent : “Du moment que c’est gros…” »Les doyens de la spécialité s’étonnent de voir aujourd’hui dans leurs salles d’attente tous les âges, toutes les classes sociales et même des hommes, qui constituent aujourd’hui de 20 à 30% de la clientèle. Soyez beaux, vous le valez bien, clame la doxa des temps modernes.

« La beauté, c’est un droit, même un devoir, une affaire de volonté », assène un chirurgien renommé pour ses « baby faces ». Soyez beaux à tous les âges. Allez, pulpez, comblez, défiez le temps. Regardez un peu Sharon Stone, 50 ans, en une de « Match »… « On nous a enlevé le droit de vieillir, alors même qu’on va vivre de plus en plus vieux », s’inquiète l’historien Georges Vigarello. Que vaut cette voix isolée dans l’océan de discours sur les merveilles des techniques anti-âge relayés dans tous les magazines ?

Aujourd’hui, les rides disparaissent, quelques injections, trois fois rien, le plus tôt sera le mieux et tant pis pour l’insouciance. Delphine a commencé le Botox à 37 ans. Rendez-vous pris un matin gris. Devant le miroir, ce vertige qui nous saisit toutes un jour. Première injection, début d’une addiction qui dure depuis plus de vingt ans. Botox, « génial pour le front », injections de graisse, silicone, interdit mais encore utilisé ici et là, acide hyaluronique, le produit miracle, même s’il ne dure que six mois… elle connaît toutes les armes. Toutes les zones de guerre : rides du lion, sillons nasogéniens, plis d’amertume. A 45 ans, elle a en outre refait sa poitrine, puis ses lèvres. Comme le dit la tristement célèbre Jocelyn Wildenstein, consommatrice effrayante et effrénée d’opérations esthétiques : « Quand les monuments se dégradent, on les ravale. » Delphine, avec sa retraite de kiné, n’a pas ses millions mais, heureusement, les médecins font crédit, parfois même des ristournes. Son budget annuel sur deux décennies atteint près de 2 000 euros, sans compter le lifting. «Arrête, tu vas ressembler à Michael Jackson », plaisante son fils. Même son nouveau compagnon en cachette murmure que sa chérie en fait trop. Delphine, elle, dit que ses hommes sont fiers et que les copines l’envient. , note le psychiatre Michel Godefroy, fort de ses trente-cinq ans passés dans le service de chirurgie plastique de l’hôpital Saint-Antoine. Elles sont inconscientes de ce qu’elles sont devenues, probablement par refoulement. » Delphine ne se voit que par petits bouts, des bouts de peau qui flétrissent et qu’elle réussit à lisser. C’est sa victoire, remède, peut-être, contre les angoisses existentielles. « Les injections, vous savez, c’est léger, réplique-t-elle. Et après, je me sens tellement bien. »

De grâce, mesdames, cessez de vous faire injecter n’importe quoi ! », s’emporte le chef du service de dermatologie de l’hôpital Saint-Louis, Patrice Morel. Voilà des siècles que les femmes cherchent l’antirides miracle. Au début du XXe siècle, des médecins leur conseillaient la paraffine (1), qu’ils injectèrent en grande quantité avant de s’apercevoir, des années plus tard, qu’elle formait parfois des boules monstrueuses. Aujourd’hui, on utilise d’autres substances plus sûres… en apparence. Selon Patrice Morel, « à part la toxine botulique, l’acide hyaluronique pur et le collagène qui sont résorbables et ont un rapport bénéfices/ risques acceptable, on n’a aucune certitude… ». Les produits de comblement sont considérés par l’Union européenne comme de simples « dispositifs médicaux », qui n’ont donc pas à satisfaire les critères stricts d’autorisation de mise sur le marché. Quelques-uns, fabriqués en Ukraine ou en Roumanie, sont vendus sans aucune étude sérieuse. Le marché des injections est en plein boom, porté par des dizaines de laboratoires et des médecins, chirurgiens, dermatologues ou simples généralistes qui se reconvertissent à la pelle, trop heureux de gagner 300 euros pour la moindre piqûre de Botox. Certains suivent une séance de training organisée par un laboratoire et se lancent, peu conscients que le visage, avec 27 muscles de chaque côté, est une zone fragile… A l’heure où l’on s’apprête à vendre des kits d’acide hyaluronique à s’injecter soi-même, mieux vaut choisir un médecin qualifié, sûr de ses produits. Les réactions, inflammations, rougeurs, nodules peuvent en effet survenir des mois, voire des années après. Le professeur Patrice Morel, qui est aussi expert auprès des tribunaux, possède un catalogue entier de femmes qui, voulant estomper leurs rides, se retrouvent défigurées. S. des D. (1) Voir Julien Glicenstein, « Les premiers “fillers”, vaseline et paraffine. Du miracle à la catastrophe », Annales de chirurgie plastique esthétique.

La dame est ce que les médecins appellent une « beauty addict ». « Une espèce en pleine croissance, note le plasticien Olivier Claude. Même si la plupart des demandes sont modérées. Mes patientes ne se remarquent pas dans la rue, elles n’ont rien de ces poupées gonflées ! » Son confrère, Patrick Bui, très couru chez les stars et les politiques, se dit pourtant « inquiet par certaines femmes obsessionnelles. Elles reviennent tous les trois mois, disent : “Ça commence à flétrir, à retomber.” Ce sont parfois les mêmes qui dans les dîners dissertent sur la tyrannie des apparences. Au fond, elles n’ont qu’une crainte : devenir de vieilles dames. » Tous les spécialistes expliquent qu’ils ont pour devoir de savoir dire non. Peu le font : comment refuser une petite injection à 300 euros (ou un lifting à 7 000) à une patiente qui, de toute façon, ira voir ailleurs ? « On est horrifié, mais si ça leur fait plaisir… », disent-ils. Même Maurice Mimoun, le professeur, l’humaniste amoureux des femmes, capitule :

« QUAND DES PATIENTES ME DEMANDENT UN GROSSISSEMENT DES LÈVRES ALORS QU’ELLES ONT DÉJÀ UNE BOUCHE DE CANARD, QUE VOULEZ-VOUS DIRE ? »

Je ne suis ni l’amant ni le mari. »
Pas question de briser les envies, ces médecins-là vendent du rêve. Et les accros, de toute façon, ne capitulent jamais. « Après avoir été liftées, les femmes veulent s’occuper de l’étage inférieur, indique Marc Abécassis, “spécialiste de chirurgie intime”. Elles souhaitent au niveau de leur sexe être en adéquation avec leur visage. » Réfection des petites lèvres, resserrement vaginal… les demandes, paraît-il, explosent. « Des années de luttes féministes pour en arriver là, porter le sacrifice dans notre visage, notre corps afin de satisfaire un idéal prétendument masculin que l’on s’est approprié ! s’indigne Maria Dolores Lopez. La société est revenue au stade préœdipien de l’enfant qui refuse la différence des générations. Comment infliger cela à nos jeunes ? Comment leur permettre de grandir si nous refusons de vieillir ? » Delphine est d’accord. Un jour, elle cessera ses mensonges et révélera son âge à ses petits-enfants. Un jour, elle acceptera ses cernes, ses plis et ses rides. En attendant, elle a rendez-vous pour une « petite » injection. Et a convaincu son compagnon d’en faire autant.

SOPHIE DES DÉSERTS

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